Les Chapieux, Géographie d'un secret


 

"Les Chapieux sont, sur l’abrupte face méridionale du mont Blanc, un site de haute altitude inaccessible en hiver en raison des dangers d’avalanche. Alors que, pendant des siècles, seuls les alpagistes et les militaires s’y sont aventurés, les premiers pour produire leurs fromages, les seconds pour s’y affronter dans une zone réputée frontière, dès la fin du dix-neuvième siècle cette contrée d’accès difficile est popularisée par les pionniers de l’alpinisme.

Mandatée par la Fondation Facim, la photographe Céline Clanet a suivi vers ces altitudes tous ceux qu’appelle le lieu : les paysans et leurs bêtes  ; les chasseurs qui traquent les gibiers de montagne  ; les grimpeurs et les skieurs en quête de l’espace éblouissant des sommets. À travers images et textes s’ébauche le portrait d’un de ces lieux que leur isolement et leur beauté intraitable placent au premier rang des fantasmagories humaines."

(Introduction de la monographie parue chez Actes Sud)


   
 

L'Amphithéâtre

La montagne procure une sensation ambivalente : celle de la rencontrer sans cesse pour la première fois, et de la connaître étrangement depuis toujours. Les saisons, le ciel, et chaque heure du jour, lui sculptent continuellement une surface différente. De même, chaque mètre arpenté la rend nouvelle, dévoilant un angle singulier.
La montagne est un paradoxe visuel, celui d'une multiplicité d'apparences fugaces, incarnées dans la plus totale et silencieuse des immobilités.

La vallée des Chapieux se joue de cette ambiguïté, à sa manière, et plus encore.
Elle se trouve être le théâtre sauvage d'un ballet dansé par des hommes de passage. Ceux qui l'habitent, l'exploitent, la façonnent avec leurs herses et leurs animaux, et ceux qui en effleurent les sommets ou les sentiers, pour quelques heures. Ces populations, qui coexistent mais ne se rencontrent pas, ne seront toujours que de passage : elles tracent des lignes, suivent des sentiers, ou tannent la peau des versants. Le décor, lui, sorti de la nuit des temps, cet «ossuaire de la création primitive» selon Alexandre Dumas, restera là, immuable.

A la fin de l'automne, la vallée des Chapieux se vide. L'impossibilité d'y rester, due aux avalanches récurrentes, oblige les quelques habitants et leurs troupeaux à démontagner et à s'installer plus bas, pour quelques mois. Les alpinistes s'y aventurent alors très rarement, prennent d'autres voies. L'hiver recouvre tout. La vallée devient interdite, et s'octroie un moment de liberté, sauvage et intime. Une pudeur saisonnière.

J'imagine alors le silence s'élever des bas alpages vers l'Aiguille des Glaciers, proue de la vallée. J'imagine toutes les photographies que je n'ai pas pu prendre, les voies enneigées que je n'ai pas pu emprunter; la lumière secrète qui caresse sans doute les flancs de la Seigne, et l'écho assourdissant des coulées. J'imagine le sombre vibrant de la nuit, ce noir impossible de la haute montagne, quand le monde minéral est recouvert d'un blanc sourd, réfléchissant un ciel limpide. Le spectacle interdit d'un paysage hivernal que je soupçonne flamboyant, et que je n'apercevrai pas.

C.C.






 




Monographie de Céline Clanet
Textes de Bruno Berhier, Hervé Gaymard

ACTES SUD (FRANCE), 2014
Coédition Fondation FACIM
144 pages, 68 photographies couleur
26 x 26 cm, couverture rigide
ISBN 978-2-330-03073-5


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